La démocratie ne se défendra pas toute seule !

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Par Line Pelletier | Politique québécoise | Mai 2026

J’ai assisté au lancement du dernier essai de Louis-Philippe Lampron, professeur titulaire de droit à l’Université Laval et spécialiste reconnu en droit constitutionnel. Élisabeth Vallet, géopolitologue et directrice de la Chaire Raoul-Dandurand, animait le dialogue avec l’auteur lors de la présentation de La démocratie ne se défendra pas toute seule, un bouquin qui arrive à point nommé.

Cet essai se lit comme un roman tellement le sujet est passionnant et bien traité. Il a été écrit dans l’urgence, avant les prochaines élections provinciales au Québec, afin d’informer au mieux les citoyens des enjeux qui menacent actuellement notre stabilité démocratique. L’objectif est clair : outiller les électeurs pour qu’ils posent les bonnes questions à leurs candidats et réclament des réformes concrètes.

L’auteur a suivi la campagne électorale qui a mené à l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis lors d’un séjour de recherche à New York. De cette expérience, il a tiré une leçon fondamentale : les grandes démocraties ne sont pas immunisées contre les dérives autoritaires. Il a constaté des failles importantes dans cette grande démocratie états-unienne et senti l’urgence de les consolider dans la nôtre pour éviter de telles dérives.

La première partie de l’essai nous rappelle les critères essentiels pour évoluer dans une réelle démocratie. La seconde nous fournit des pistes de solution concrètes pour l’améliorer. Le message central est sans équivoque : la démocratie ne se défendra pas toute seule. Et si vous ne voulez pas vous occuper de la politique, soyez assuré que la politique, elle, s’occupera de vous !

Les structures essentielles d’une démocratie saine

Les États démocratiques sont fragiles par essence, du fait de « la propension humaine — largement documentée — à centraliser le pouvoir politique autour de petits groupes privilégiés et, à terme, à en abuser ». Ce constat, qui traverse l’histoire de la pensée politique depuis Montesquieu, reste d’une actualité brûlante.

Pour prévenir ou limiter ce genre d’abus, l’état de droit repose sur un système de pouvoirs et de contrepouvoirs. Les compétences se divisent en trois branches fondamentales : l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Chacun doit surveiller les autres. Dès qu’un de ces piliers s’affaiblit, c’est l’édifice entier qui vacille.

L’exécutif : une concentration du pouvoir inquiétante

Au Québec, le Conseil des ministres forme l’exécutif. Malheureusement, depuis quelques années, on assiste à une abdication progressive du pouvoir des ministres au profit du premier ministre. Cette tendance à la présidentialisation du régime parlementaire n’est pas propre au Québec, mais elle y prend une ampleur préoccupante.

Si de nos jours l’arbitraire des jugements royaux n’existe plus, c’est grâce aux luttes qui se sont poursuivies durant des siècles afin d’établir la démocratie. Alors il est pour le moins étonnant d’assister à cette centralisation du pouvoir autour d’un seul individu. Les plus âgés se souviendront que les politiciens se présentaient avec une équipe — pensons à l’équipe du tonnerre de Jean Lesage. Il est irréaliste de faire croire qu’une seule personne peut tout diriger dans une démocratie moderne et complexe.

Le législatif : des députés réduits à la figuration ?

Le pouvoir législatif revient à l’Assemblée nationale. S’il est exact que les ministres délaissent une grande partie de leurs pouvoirs au chef, il apparaît tout aussi préoccupant que la ligne de partie dicte la conduite des députés. Leur rôle s’apparente de plus en plus à celui de plantes vertes.

L’anecdote de Catherine Dorion est révélatrice à cet égard. L’Assemblée nationale et de nombreux médias se sont ligués contre la députée parce qu’elle siégeait en t-shirt. Personne n’a osé souligner que le rôle du député n’est pas de se costumer, mais bien de représenter les citoyens de sa circonscription. Mais « être digne », est-ce que ça dépend de l’habillement ou de la conduite ? Faudra-t-il rappeler à nos élus que l’habit ne fait pas le moine ?

Mieux encore, l’affaire Bouazzi qui a monopolisé l’attention de nos élus pendant plusieurs semaines à cause qu’il a souligné être témoin de mécanismes du racisme à l’Assemblée nationale. Il a pourtant simplement porté ma voix et celles d’autres Québécois à la chambre de nos représentants. Mais il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre et les égos démesurés de certains font en sorte qu’ils n’admettent jamais la moindre erreur. 

Le judiciaire : dernier rempart, mais sous pression

Pour l’instant, et malgré le fait que les juges soient nommés par l’exécutif, le pouvoir judiciaire demeure relativement efficace au Québec et au Canada. Cependant, la Cour ne juge que les causes qui lui sont soumises — elle est réactive, pas proactive.

L’exécutif peut ainsi inonder la zone en agissant promptement sur tous les fronts à la fois, comme c’est le cas aux États-Unis actuellement. L’auteur et moi-même vous recommandons fortement Les ingénieurs du chaos de Giulano Da Empoli pour ceux et celles qui seraient intéressés à creuser e sujet. Louis-Philippe Lampron nous rappelle que « le talon d’Achille de la démocratie découle de tout ce qui permet à un exécutif d’abuser de ses pouvoirs ».

La réforme du mode de scrutin : une priorité démocratique

Une piste de solution majeure est d’introduire un facteur proportionnel dans le mode de scrutin. L’exemple de 2022 est éloquent : la CAQ a obtenu 72 % des sièges avec seulement 41 % du vote exprimé. Les autres partis n’ont récolté que 28 % des sièges alors même qu’ils avaient obtenu 59 % des votes. Cette distorsion est profondément antidémocratique.

La CAQ avait pourtant promis une réforme du mode de scrutin. Elle l’a rapidement oubliée une fois au pouvoir — un retournement classique : les partis réclament la réforme dans l’opposition et s’y opposent une fois au gouvernement, car le système actuel les avantage.

Encadrer l’exercice des pouvoirs d’urgence

Les pouvoirs d’urgence ont pour effet immédiat de court-circuiter la séparation des pouvoirs en neutralisant le législatif et le judiciaire. L’histoire offre des exemples terrifiants : en 1933, Hitler imposa un décret suspendant les libertés individuelles qui ne fut jamais révoqué. Plus près de nous, la Loi sur les mesures de guerre de 1970 a entraîné l’arrestation sans mandat de centaines de Québécois.

L’auteur propose un mécanisme progressif et démocratique :

  1. Phase initiale : état d’urgence pour un maximum de 7 jours.
  2. 1re prolongation : avec le consentement d’une majorité d’élus, pour 30 jours.
  3. 2e prolongation : majorité transpartisane des 2/3 des élus, pour 45 jours.
  4. 3e prolongation : majorité transpartisane des 3/4 des élus, pour 60 jours.
  5. Au-delà : renouvellement à l’unanimité des élus, par tranches de 60 jours.

Ce mécanisme garantit que la gestion d’une crise prolongée reste soumise à un contrôle démocratique croissant.

La nomination des juges : un processus à réformer

L’auteur invite le gouvernement canadien à s’inspirer du modèle québécois, où un comité indépendant recommande trois candidatures et l’exécutif doit choisir parmi elles. Ce changement est issu des ingérences révélées par la Commission Bastarache en 2011.

Mais Louis-Philippe Lampron insiste : ce n’est pas suffisant. Le ministre de la Justice sortant, Simon Jolin-Barrette, aurait déjà contourné ces règles en procédant à un deuxième appel de candidature sans permettre aux premiers candidats sélectionnés de postuler à nouveau. Il faut donc aller plus loin en renforçant l’indépendance des comités de sélection et en rendant le processus plus transparent.

La Charte des droits et libertés : un acquis démocratique fondamental

Certains commentateurs politiques prétendent que les chartes des droits et libertés limitent les libertés individuelles et soumettent le gouvernement au pouvoir des juges non élus. En réalité, la Charte des droits et libertés est avant tout un acquis démocratique : elle protège les citoyens contre les abus de l’exécutif et du législatif.

Si Mathieu Bock-Côté peut s’exprimer librement, c’est précisément parce que la liberté d’expression est protégée par cette même charte. Elle ne supprime pas les libertés : elle les garantit.

Les GAFAM et la démocratie : une menace algorithmique

Les GAFAM et leurs algorithmes nous enferment dans des chambres d’écho numériques, où chacun reçoit une information filtrée selon ses croyances préexistantes. « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui sont l’objet du débat. » Les menaces pour la démocratie sont bien analysées dans le bouquin L’heure des prédateurs de Giuliano Da Empoli.

Lampron formule deux propositions concrètes :

Obliger les plateformes à divulguer le fonctionnement de leurs algorithmes.

Permettre aux utilisateurs de savoir quand ils interagissent avec des bots plutôt qu’avec des humains.

Il recommande également d’explorer des alternatives comme www.nouvelleplace.ca, une initiative citoyenne francophone qui promeut une information fiable et des contenus de qualité.

Liberté de presse et liberté académique : les garants de la vérité

Pour répondre adéquatement aux enjeux sociaux, il faut avoir accès à une base commune de faits vérifiables. Un code de déontologie oblige les journalistes à vérifier les faits. La liberté académique, protégée par une loi de la CAQ en 2022, est également essentielle pour produire une connaissance rigoureuse et indépendante des élus ou du courant de pensée à la mode.

Le nerf de la guerre reste l’argent : il importe d’assurer un financement convenable aux universités et aux médias indépendants, sans quoi les sources d’information fiables s’affaibliront.

Dérives démocratiques récentes : le bilan législatif

Au fédéral :

Au Québec :

  • Le projet de loi 1 (constitution québécoise) affaiblit la capacité de contester des lois de l’Assemblée nationale.
  • Le projet de loi 3 limite le droit des syndicats à participer aux débats publics.
  • Le projet de loi 7 réorganise l’État québécois en fin de mandat, alors que la fonction publique a crû de 22,3 % sous la CAQ depuis 2018.

  • Le projet de loi 9 interdit à des femmes portant le foulard d’occuper certaines fonctions, les excluant du marché du travail et privant le Québec de compétences précieuses.

Conclusion : La démocratie, ça s’entretient

Cet essai devrait figurer parmi les lectures obligatoires pour tous les candidats à la prochaine élection québécoise. Bien écrit, suffisamment vulgarisé et rigoureusement étayé, il analyse les concepts de base de la démocratie, identifie les failles actuelles et propose des améliorations concrètes.

Les prochaines élections provinciales représentent une occasion unique. Posez les bonnes questions à vos candidats. Lisez cet essai. Et souvenez-vous : si vous ne vous occupez pas de la politique, la politique, elle, s’occupera de vous !

Bonne lecture !

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