La solastagie se définit comme une détresse ressentie par une personne devant les pertes ou les modifications touchant son environnement immédiat en raison des changements climatiques. (Grand dictionnaire terminologique de la langue française)
Jour 1
Ce soir-là, alors que nous regagnions nos loges, cinq policiers m’attendaient. J’ai d’abord cru à une blague, mais j’ai rapidement déchanté lorsqu’ils m’ont passé les menottes. C’était le soir de la trentième et dernière. Nous avions fait salle comble depuis le début et nous partagions un bonheur sans mélange ! Ma tragicomédie musicale s’intitule : Ne tuons pas la beauté du monde comme la chanson de Luc Plamondon. Frédéric, le directeur du ROSEQ, m’a proposé une tournée Bas-St-Laurent, Gaspésie et Côte-Nord à l’automne. Il parlait d’une soixantaine de représentations de plus. On jasait de nous jusqu’à Montréal. J’ai écrit cette revue comme un réquisitoire contre l’inertie et les faux-fuyants politicoéconomiques devant la crise climatique. Je cherchais des coupables, mais également des solutions ; l’assistance participait, nous chantions tous ensemble. Donc, tout allait très bien, peut-être trop bien, me dis-je avec le recul. On ne pouvait pas prévoir la catastrophe.
La cloche sonne et elle me ramène à la réalité, celle du gars en prison à Rimouski, le même qui n’a pas encore vu son avocate. Celui qui ne comprend pas du tout l’article 61 du Code criminel et qui ignore comment il a bien pu l’enfreindre. Enfin, je me lève et me dirige vers la cafétéria.
À mon arrivée, des toffes pensent m’intimider. Sur ce coup-là, je suis chanceux. Le grand Marc, un de mes vieux chums de l’équipe d’impro de la polyvalente, assure ma protection. Six pieds et cinq pouces, deux-cent-trente livres de muscles suffisent pour calmer les ardeurs des têtes brulées. Finalement, on chemine ensemble vers la salle à manger.
- Pis Jules, bien dormi ?
- Pas pire, pis toé ?
- Moé’si. T’es-tu inscrit à une activité ?
- Ouais, j’vais faire l’atelier de peinture et de bricolage.
- Moé, j’joue au basket. Inquiète-toé pu, les caves vont te laisser tranquille. J’leur ai expliqué le gros bon sens.
- J’te remercie. J’va te donner des billets pour mon show quand tu vas sortir d’icitte.
- On verra, j’en ai encore pour six mois. Pis toé, as-tu eu des nouvelles de ton avocat ?
- Non
- C’est ben bizarre. D’habitude, c’est pas long.
- Ouais, mais depuis les mesures d’urgence y parait qu’ils sont débordés partout, sauf pour nous sacrer en prison !
On rit et nous arrivons à la cafétéria. Ça sent bon. C’est du spaghetti à la viande. J’ai lâché le véganisme. Mais le confort food me rappelle ma mère. Marc me demande de prendre le dessert et de lui refiler. On va s’assoir à une table au fond de la pièce, ces chums l’attendent. Je mange en silence pendant que Marc rigole avec ses amis. La télé est éteinte. La consommation d’électricité est rationnée depuis le drame, mais on ne s’en porte pas plus mal. Les gardiens mettent des journaux à notre disposition. J’en saisis un sur le coin de la table voisine.
À la une, en gros titre : Québec réclame plus d’argent à Ottawa et les faces tout sourire du premier ministre et de son ministre de la Sécurité publique. Rien de nouveau sous le soleil… L’article mentionne que les sinistrés de Baie-Comeau vivent encore dans des camps de fortune. Ils ont accès aux services de base : nourris, logés et blanchis. Les enfants ont des camps de vacances. Plusieurs ne retrouveront jamais leurs maisons. Baie-Comeau a irrémédiablement changé, des quartiers ont été submergés par une vague de cinquante pieds de haut. Heureusement, la population a eu le temps d’évacuer.
Ma mère m’a raconté qu’Hydro-Québec avait appréhendé cette possibilité dans les années 80 à la suite de la découverte d’une fissure dans le barrage. Elle a même retrouvé un vieux numéro de Québec Science sur le sujet. Des plans d’urgence avaient été mis au point. Néanmoins, rien ne pourra remplacer ce que ces gens ont perdu. Juste à y penser, j’me sens malade. Je me rappelle les premières lectures de la pièce au centre culturel de Sainte-Flavie, après nous allions marcher sur le bord du fleuve. Dorénavant, l’eau monte jusqu’à la route 132 à marée haute. La recharge est détruite, le ressac a charrié le talus.
Au théâtre du Bic, on rencontrait l’assistance après le spectacle. Souvent, la causerie était très animée. Sur la rive sud du fleuve, la route 132 a perdu bien des tronçons et des maisons n’ont pas résisté. Ce jour-là, la marée haute avait atteint trois mètres de plus qu’à l’accoutumée à cause de l’onde de crue massive qui a suivi la rupture. Celle-ci s’était couplée à la tempête dont les vents dépassaient les soixante-trois nœuds. Bien des sinistrés exprimaient leur colère face au mépris des politiciens lors de la causerie qui suivait la représentation. Eux, ils n’avaient plus rien parce que le barrage de Manic-5 avait cédé et pendant ce temps, le gouvernement dépensait des milliards pour la construction d’un pipeline. Pire encore, les causes de la catastrophe sont toujours nébuleuses. Certains laissent entendre qu’il s’agit d’un acte de terrorisme, alors que d’autres supputent la négligence d’Hydro-Québec. Nous nageons en pleines conjectures et l’enquête se poursuit. Qui va payer ? Hydro-Québec ? Ce sera difficile, car la société d’État n’a plus de liquidités et elle est très endettée. En plus, le gouvernement canadien a déclaré les mesures d’urgence à la demande de Québec.
À nouveau, la cloche. Je me lève prestement pour me rendre à mon atelier. La peinture, j’apprécie beaucoup parce que ça me sort de moi-même. J’esquisse le fleuve et la grève, tels que je les ai connus, ils ont changé, mais le souvenir du rivage que j’aimais reste collé à ma peau. Sur la rive sud du fleuve, les ravages se sont fait sentir surtout à l’est de Rimouski, surtout à cause des forts vents.
Voilà encore la cloche pour le retour en cellule ; tant mieux, c’est plus tranquille pour lire. J’ai été étonné du choix à la bibliothèque de l’établissement, rien de bien récent, mais tout de même diversifié. Tiens, j’entends des bruits dans le couloir. Les surveillants amènent un nouveau détenu dans la geôle voisine. Je jette un coup d’œil. C’est Kevin ! Qu’est-ce qu’il peut bien faire icitte ? Ils ferment la porte et verrouillent derrière lui. Ils nous crient de ne pas déranger le nouveau venu. Je tente de revenir à ma lecture, mais je ne peux m’empêcher de retourner dans le corridor. Je m’approche doucement du carreau vitré. Kevin est étendu sur le lit, ses épaules sautillent, il pleure. Je frappe quelques coups à la fenêtre et il relève la tête. Il m’a reconnu, au même moment, des gardes arrivent dans le couloir.
- Aille, qu’est-ce qu’on a dit ? Veux-tu aller au trou ? Non ? Faque décampe !
Je regagne mes quartiers et je poursuis ma lecture : Un millionnaire à Lisbonne, ce roman est inspiré de la vie d’un Arménien expatrié qui a fait fortune dans le pétrole durant le génocide de son peuple par des Turques. L’homme cherchait à définir la beauté dans l’art pictural, quel paradoxe ! Je retiens cette phrase : « La beauté est la couleur avec laquelle on peint la vérité ».
À la cloche, je me précipite dans le passage. Kevin finit par sortir à pas lents. Il a les yeux rougis. Je lui indique de me suivre. Arrivés au comptoir, on se sert, encore des pâtes, et nous nous assoyons au fond à côté de Marc et ses amis. Kevin me raconte son arrestation. Il a peur, les mesures d’urgence favorisent l’arbitraire et menacent les libertés civiles. Il est un chanteur connu dans la région. Je le questionne sur son show. Il me dit qu’il a repris les pièces musicales de notre comédie en medley. Il m’apprend que les gens parlent toujours de notre spectacle dans le Bas-du-Fleuve, et qu’ils s’interrogent au sujet de mon incarcération. L’atmosphère change, me dit-il : l’arrivée massive de convois militaires, l’instauration d’un couvre-feu, le rationnement de l’électricité ; des esprits commencent à s’échauffer. Il y a même eu un blocage de pickups à l’entrée ouest de l’autoroute 20. Les chauffeurs réclamaient le retour du courant comme avant. La police et l’armée les ont délogés, mais on sent monter l’inquiétude dans la population. L’hôpital de Rimouski déborde, l’occupation à l’urgence atteint 200 % de sa capacité, des crises d’angoisse, de panique, des problèmes cardiaques, etc. La Côte Nord a la priorité pour l’envoi de ressources médicales supplémentaires. Les travailleurs de la santé s’épuisent et les organismes communautaires ne fournissent pas.
- Ton spectacle faisait du bien aux gens, affirme Kevin, il leur permettait de ventiler. J’ai compris ça et décidé de reprendre les tounes de ta pièce. Tout marchait bien : après la soirée, le public restait pour jaser. Des fois c’était plus émotif que d’autres, mais il n’y a jamais eu de grabuge. Faque quand les bœufs sont venus me cueillir, j’ai pas catché.
- Pareil pour moi. As-tu eu des nouvelles de ma gang ?
- Ben oui, ils continuent et préparent la tournée avec le ROSEQ. Ils ont demandé au grand Sam de te remplacer.
- Ah, chus ben content ! C’est un très bon choix. Ça m’étonne qu’ils laissent la troupe poursuivre.
- Moé aussi, ça me surprend.
On se quitte après le repas. Kevin doit rencontrer son agent correctionnel. Moi, je suis convoqué à la salle de visite. Je suis fou de joie en apercevant Marie-Pier.
- Salut Cousine, ça fait un bail !
- Salut Jules ! En effet, la dernière fois c’était à Noël chez grand-maman. Ça pas été facile de te rejoindre. Ils ont dû sortir tous les codes et règlements existants pour retarder notre rencontre. Mais heureusement, on vit encore dans un état de droit.
- Veux-tu ben me dire qu’est-ce qu’ils ont après moé ?
Marie-Pier m’explique enfin de quoi je suis accusé. Ils prétendent que je suis l’instigateur d’une conspiration séditieuse. L’acte d’accusation précise que ma pièce encourage l’usage de la force pour opérer un changement de gouvernement au Québec. Kevin a été arrêté pour les mêmes motifs puisqu’il a repris nos chansons et notre formule de discussion après le spectacle. Je hoche la tête en signe de dénégation en écoutant ces affabulations.
Quessé ça ?
Marie-Pier me fait un signe d’approbation.
- Tu as raison, c’est du pur délire. Mais tu te rappelles la conduite du gouvernement durant la pandémie de COVID. Ils ont un penchant pour l’autocratie.
- Ouin, mais pourquoi ils n’ont pas arrêté la gang ou interdit le show ?
- Ils essaient d’intimider, les accusations sont bidon, elles tomberont devant un juge et ils le savent. Ils veulent qu’on se taise et qu’on accepte le financement public des pétrolières.
- Comment ça se fait qu’on n’en parle pas dans les médias ?
- Tu marques un point. C’est plutôt étonnant, mais je pense que ça finira bien par sortir et nous allons travailler là-dessus, tu peux compter sur moi. L’agence au complet va s’y mettre et l’Union des Artistes va s’en mêler. Au moins, on a pu se voir. Dis à ton ami Kevin que je vais le représenter aussi. Il faut faire preuve de patience, ils feront tout pour trainer les causes en longueur. On ne lâche pas !
Marie-Pier se relève, prend ses dossiers et se retire. Au souper, je raconte tout à Kevin et l’on se met à échafauder des hypothèses expliquant notre situation. Le grand Marc vient nous rejoindre.
- Attention, les gars, j’ai entendu dire que vous êtes surveillés par les screws. Tenez-vous tranquilles parce que je ne peux pas vous protéger contre eux autres.
Jour 2
Le lendemain matin, des gardiens procèdent à une fouille dans nos cellules. Ils trouvent des sachets de cocaïne. Nous nions catégoriquement les avoir eus en notre possession. Rien à faire, un nouveau chef d’accusation s’ajoute aux charges déjà retenues contre nous. On les hait, mais on ne sait pas qui a mis ça dans nos commodes.
Marie-Pier rencontre Kevin l’après-midi même. Elle a été informée de la perquisition et de la découverte de la drogue. Kevin l’assure que nous n’avons rien à voir là-dedans. L’histoire est en train de se transformer en cauchemar.
Au souper, Kevin me confirme que Marie-Pier croit en notre innocence. Elle a insisté sur l’importance de demeurer calme malgré les provocations. Marc s’approche de nous et nous apprend que des rumeurs circulent selon lesquelles nous aurions dérangé des grosses gommes dans les officines politicoéconomiques avec nos spectacles.
Une fois seuls, nous reprenons nos spéculations. Qui peut bien être importuné à ce point par une pièce de théâtre ? Était-ce à cause des échanges après les représentations ? Ma comédie musicale dénonce le gaspillage de fonds publics en aide aux multinationales qui socialisent les risques et privatisent les profits. Elle ne fait qu’inviter les gens à réfléchir.
Jour 3
Le jour suivant après le déjeuner, alors que nous nous rendions à l’atelier de peinture, on croise des gardes qui accompagnent Frédéric, le directeur du ROSEQ. Ce dernier nous fait un clin d’œil.
- C’est à son tour, dis-je en pressant le pas.
Arrivés à notre salle, nous essayons de nous concentrer sur nos tableaux, mais c’est impossible. Au son de la cloche, nous sortons en vitesse. On s’assoit près de l’entrée à la café et l’on accueille Frédéric à notre table.
- Quessé que tu fais icitte ?
Frédéric nous résume son arrestation. Il est inculpé sous le même chef d’accusation. Il sait déjà que Marie-Pier s’occupe de nous et il lui a parlé ce matin au téléphone. On dirait que les procédures sont mieux suivies. C’est de bon augure, du moins je l’espère.
Le lendemain, durant la promenade dans la cour intérieure, on entend des gens qui chantent Plus rien des Cowboys Fringants avec des portevoix de l’autre côté des clôtures de l’établissement.
« Mais au bout de cent ans des gens se sont levés
Et les ont averti qu’il fallait tout stopper
Mais ils n’ont pas compris cette sage prophétie
Ces hommes-là ne parlaient qu’en termes de profits »
On entonne le refrain et graduellement les autres détenus se joignent à nous, même quelques gardiens fredonnent.
La chorale enchaine avec Ne tuons pas la beauté du monde de Luc Plamondon :
« Ne tuons pas la beauté du monde
La dernière chance de la terre
C’est maintenant qu’elle se joue »
Les larmes me montent aux yeux, Kevin pleure aussi ; Frédéric, lui, sourit victorieux. Je prends mes deux compagnons par les épaules et l’on s’égosille assez fort pour que la mort nous entende. Tout le monde chante, c’est tout simplement magique. Seul le directeur de la prison fait les cent pas derrière les oriels, son cellulaire à l’oreille. La chanson se termine. On perçoit le bruit des sirènes des voitures de police qui approchent.
Enfin, le chœur reprend avec Les rois du monde de Gérard Presgurvic :
« Les rois du monde vivent au sommet
Ils ont la plus belle vue, mais y a un mais
Ils ne savent pas ce qu’on pense d’eux en bas
Ils ne savent pas qu’ici c’est nous les rois »
À ce moment-là, je me sens complètement transporté. L’espoir renait, l’art pourrait-il nous sauver ? Ou du moins pourrait-il apporter une partie de la réponse ?
