L’engagement politique à l’ère de l’inouï
La force des mots
Le philosophe Alain Deneault nous convie à une sérieuse réflexion afin de combattre la médiocratie et de sortir de l’immobilisme qu’entraine l’écoanxiété. Faire que ! analyse brillamment le traficotage sémantique associé autour des concepts de développement durable et de capitalisme vert. Ces oxymores renforcent l’illusion que la croissance infinie peut être incluse dans les solutions pour assurer notre avenir comme civilisation. « Il suffit de réunir dans un syntagme des notions incompatibles pour créer une nouvelle réalité » p. 30. Il démontre qu’il est plus juste de parler d’exploitation endurable que de développement durable, mais les idéologues dominants actuels perdraient alors toute la valeur de leurs euphémismes.
Les faiblesses de l’écologie politique
Deneault explique la mise en échec de l’écologie politique par son incapacité à produire un objet d’attention collectif pour regarder le monde et le diriger vers des buts communs. Cette perte de sens et le prêt à penser fourni par les algorithmes favorisent la consécration de l’individualisme. Celui qui réussit n’est pas le plus vertueux, ni le plus talentueux ; il ou elle est celui qui a accumulé le plus d’argent, peu importe les moyens utilisés pour le faire. Donc la victoire revient à celui ou celle qui favorise le modèle de croissance infinie. En effet, l’effondrement peut-il être un objectif désirable ?
Devant ces visions de fin du monde apocalyptique, la plupart s’enferment dans le désespoir ou le déni, laissant toute la place aux tenants de l’immobilisme et du mythe de la croissance économique perpétuelle. « Entre mille scénarios catastrophes, l’objectivation devient impossible » p. 38. Ainsi, l’anxiété laisse la place à l’angoisse qui se traduit par un sentiment d’insécurité permanente, sans représentation distincte de la menace en présence. L’écologie politique, qui pourtant correspond à une pulsion de vie, s’enferme dans un discours catastrophique traitant de pollution, d’extermination, de décroissance, de limites planétaires périmées, etc. L’individu dépassé par les évènements déplace ses affects vers des objets de pensée plus faciles à maitriser par exemple, l’immigration : l’étranger est le coupable de tous les maux. « L’écologie politique devient alors une menace pour l’État et la société. L’écologiste en personne devient l’ennemi de la névrose. Les pouvoirs fascistes le tuent, les médias commandités le calomnient et les partis d’extrême centre le radient » p.41
Le prêt à penser du libertarianisme
La solastalgie, l’écoparalysie, la météoanxiété, la terrafurie sont des néologismes nés pour identifier différentes formes que prend l’écoanxiété. En médicalisant nos angoisses, on peut les traiter et insidieusement « la figure Alpha s’empare de l’État pour y effectuer une synthèse cauchemardesque : le libertarianisme fait loi » p. 53 Les slogans enflamment les passions et deviennent les nouveaux paradigmes : les Blancs sont victimes de racisme, la gauche sociale est antisémite, les discriminations de l’État sont la laïcité, les travailleurs syndiqués sont paresseux, les assistés sociaux sont des fraudeurs, les paradis fiscaux sont de l’optimisation comptable et on arrive enfin au capitalisme vert qui permettra une intarissable croissance de l’économie. « La grande industrie capitalise sur la perversion de masse du sujet numérisé |…| et impose systématiquement des solutions marchandes » p. 73
Solution : la biorégion
Fort de tous ces constats déprimants, Deneault ne préconise pas le suicide ou l’abdication, il met plutôt de l’avant un concept émergent : celui de la biorégion. Faire que ! présente cette entité comme un acte de résistance, comme celui d’individus qui reconquièrent leur souveraineté alimentaire, leur autonomie énergétique, leur pouvoir de cocréation collective. C’est donc une invitation vers un recentrage de nos forces vers des solutions collectives de résilience, adaptées à notre réalité d’être humain. Il faut se détourner d’une mondialisation économique dépossédante de sens et d’avenir pour se regrouper autour de solutions faisant partie de notre écosystème régional. À lire !
| Auteur | Alain Deneault |
| Titre | Faire que ! |
| Éditeur | Lux Éditeur |
| Année de publication | 2024 |